La Peau d'Elisa
 

Texte de Carole Fréchette
Mise en Scène de Carole Anderson

TEXTE ENTIER

ELISA. Qu'est-ce que je disais ? Ah oui. Ça s'est passé à Saint-Gilles. quand je portais des pantalons péruviens et des ceintures larges comme ça, avec des clochettes. Je le croisais tous les midis, dans la rue de la Glacière. Une rue terne et triste. Il était assez petit, et pas vraiment beau, mais il avait ... Je sais pas... Il était différent. J'avais dix-sept ans, peut-être dix-huit. Je portais des grandes ceintures avec des clochettes qui tintaient quand je marchais. Les entendez-vous, les clochettes ? Lui aussi portait des vêtements colorés : des chemises de pirate, des pantalons bouffantes, des vestes bariolées. Il y avait une espèce de compétition entre nous c'était à celui qui irait le plus loin clans l'extravagance. Quand on se croisait, on se regardait du coin de 'oeil. et on comptait nos points, en silence. Quelquefois, son coude frôlait le mien et ça faisait une petite étincelle qui éclairait pendant quelques secondes la rue de la Glacière, qui était terne et triste. Et puis allais à mon école et lui à la sienne. Et c'était tout. Notre vie de jeunes gens volages suivait son cours. Plus tard, j'ai changé d'école : on s'est retrouvés dans la même classe et on est devenus amis. On a fait toutes sortes de folies. On allait se baigner dans les piscines privées, la nuit. Un jour, il a enlevé le toit de son auto au chalumeau, pour faire une décapotable. Quand il pleuvait, il fallait la vider avec un petit seau, comme une chaloupe. On riait beaucoup. Il était fou, Sigfried. Il s'appelait Sigfried. C'était gai, mais on ne s'aimait pas encore. Pas complètement ... Je veux dire avec la peau et la bouche et tout. (Elle s'arrête.) Excusez-moi.

Qu'est-ce que je disais ‘? Ah oui. Il s'appelait Jan. Il était fou. Un jour on passait sur la place Saint-Géry. Il y avait un trou immense derrière une façade retenue par des poutres d'acier, vous voyez ? Il y a beaucoup de trous ici, avez-vous remarqué? Des choses démolies, des chantiers partout. Il faisait très chaud. C'était l'été. Je portais une robe légère et des souliers à talon. Avec lui, je portais des robes. C'est parce que ... attendez. Il faut que je vous raconte depuis le début. Alors, bon, je l'ai vu pour la première fois dans un vernissage. Je regardais un peu partout, vous savez, pour me donner une contenance, avoir l'air d'une fille qui un rendez-vous. Quand je l'ai aperçu appuyé au mur, j'ai cessé respirer. Il était beau, vous comprenez . De cette sorte de beauté qui vous coupe les jambes et vous donne envie de pleurer. Quelqu'un m'a dit : il s'appelle Jan, mais je n'ai pas osé l'approcher. Plusieurs jours plus tard, m'a appelée pour travailler sur un film. Quand je suis arrivée, il était là, sur le plateau. Comme un miracle. Après le tournage, on est allés avec toute l'équipe prendre un verre chez un technicien. J'étais très sale. On avait travaillé toute la journée. J'ai demandé si je pouvais prendre un bain . Je suis montée. Au bout d'un moment, la porte s'est ouverte. Il est entré sans dire un mot, il s'est déshabillé, il a glissé dans le bain avec moi. C'est comme ça que ça a commencé. Il s'appelait Jan. Il est entré. Il a glissé dans le bain et m'a regardée.

A cette époque-là, je n'aimais pas beaucoup mon corps. C'est parce que suis née avec un bassin. Il y en a qui naissent avec un nez, des oreilles, un menton ... Moi je suis venue au monde avec un bassin ... méditerranéen, vous voyez ? Alors je portais des grandes blouses pour le cacher. Il s'appelait jan. Il est entré dans mon bain, et dans mon bassin. C'est comme que ça a commencé. Après, avec lui, je portais des robes légères et décolletées qui laissaient voir mes hanches, mes épaules, mon cou ...


Excusez-moi. Qu'est-ce que je disais ? Euh ... voyons. Il s'appelait Sigfrid, c'est ça ? Quand il pleuvait, il fallait vider sa petite auto. On était amis. Un jour. il m'a dit : Dans dix minutes je vais t'embrasser et tu vas tomber amoureuse de moi. J'ai répondu en riant : T'es fou, Sigfried. Dix minutes après. il m'a embrassée sur la bouche. C'est comme ça que ça a commencé. On s'est installés à la place Saint-Jean, dans un appartement minuscule. On n'avait rien, pas même un frigo. Il a peint des milliers petits poissons sur les murs. Il était comme ça Sigfried, il avait des idées. Est-ce que vous nous imaginez ? Lui, avec ses mains bariolées de couleurs, moi avec mes clochettes et mon amour qui tinte au milieu des poissons ?

 
Où est-ce que j'en étais Il faisait froid, c'est ça ‘t C'était un soir de novembre, je crois. On était allés voir un film puis on avait marché jusqu'aux étangs d'Ixelles. Elle s'appelait Ginette, et elle était boulotte. J'étais un tout jeune homme à cette époque-là. Je marchais les mains dans les poches. (Elle prend une posture degarçon.}Je touchais mes joues, je passais la main dans mes cheveux, je regardais les filles. A l'université, pendant les cours, dans la rue, dans les parcs. je regardais les filles. Elle s'appelait Ginette. Je ne sais pas très bien pourquoi elle m'attirait. Il y avait quelque chose de petit. chez elle. Elle avait peur de tout. Mais elle me troublait. Ce soir—là, au cinema, j'avais senti son odeur à côte de moi, dans le noir, pendant presque deux heures. J'étais transporté. On marchait aux étangs d'lxelles et je parlais, je ne sais plus de quoi. Du film probablement. j'essayais de me rendre inté?ressant mais je ne pensais qu'à une chose toucher sa peau. On s'est assis sur un banc. Elle a dit j'ai froid. C'était ma chance. J'ai pris ses mains dans les miennes et j'ai frotté doucement et puis je me suis approché et puis je. .. je l'ai embrassée. La sentez-vous la petite ligne de bonheur qui descend de ma bouche jusqu'à mon ventre pendant que je l'embrasse ‘t Et tout de suite après, je veux dire après le baiser, elle m'a dit une chose extraordinaire. Elle m'a dit qu'elle attendait ça depuis longtemps. Vous rendez-vous compte ‘t Elle attendait que moi je l'embrasse sur la bouche aux étangs d'Ixelles. Depuis longtemps, c'est ce qu'elle a dit. je n'en revenais pas. Pendant que je la regardais en classe, pendant que je rêvais de sa peau, de ses cuisses en secret, pendant que je lui parlais de mathématiques et de cinéma en essayant d'être intelligent, elle attendait que je l'embrasse Je revoyais toutes nos conversations à la cafétéria, dans les couloirs de l'université, et je me répétais Elle voulait que je l'embrasse Et c'était bon. L'idée de son envie de moi. Presque aussi bon que le baiser lui-même. Alors j'ai caressé sa joue, j'ai glissé ma main sous son manteau. J'étais un garçon, rappelez-vous. La sentez-vous bien sa peau tendre de jeune femme boulotte sous mes doigts un peu froids

Elle s ‘arrête. Elle regarde ses mains.
Est-ce que je peux vous demander quelque chose ? Pouvez-vous regarder mes mains ? Allez. Regardez-les bien. D'après vous, est-ce qu'elles ont changé, depuis tout à l'heure ‘t Regardez la peau de mes mains. Dites-moi, est-ce que..~ est-ce qu'il y en a plus ‘t Vous ne savez p~ ‘t Vous n'avez pas remarqué. Ça ne fait rien.

Qu'est-ce que je disais ? Il faisait très chaud, c'est ça ‘t C'était l'après midi. On marchait. Je portais une robe qui collait à mes reins et à mon bassin. C'était à l'époque ou on faisait l'amour tout le temps.dans toutes les pièces (le la maison et toutes les positions. Il étai comme ça Jan, il aimait la diversité. Même quand on ne faisait pas l'amour, on le faisait, vous comprenez ? Quand on lisait, quand on allai à l'épicerie, quand on cuisinait, on le faisait, On pouvait préparer dt~ crêpes sans décoller nos corps une seule fois. On sortait les oeufs, I, farine, le lait, on mettait tout dans un grand bol et on brassait, sa main sur ma main, sa poitrine contre mon dos. On faisait sauter les crêpes on les ratait, on recommençait, puis on les mangeait, sans décolle nos corps, mes fesses sur ses genoux, ses bras autour de moi. Or prenait des bouchées, on s'embrassait. on riait. Il y avait du sirop par tout. Puis on sortait dehors, dans la chaleur de juillet. Cet après—midi—Ri peut-être l'après-midi des crêpes, je ne sais plus, on est sortis faire or tour. En passant sur la place Saint-Gérv, il m'a entraînée dans un trou. I était comme ça. Jan. Quand il voulait cluelque chose, c'était tout d~ suite. Il m'a prise par le bras et m'a entraînée. C'était un trou immense pour construire une banque peut-être, ou un ministère. Il descendait toute vitesse. Moi je le suivais, sans poser de question. C'était comm ça, avec lui. Je l'aurais suivi partout. même au fond d'un trou, Il mi tirait sans rien dire. C'était très à pic. Avec mes souliers de femme jr trébuchais. J'avais peur de débouler, Te disais Tan, attends, tu vas trcF vite je suais, je m'agrippais avec mes bras,
Elle s ‘arrête, enlève sa veste et regarde ses coudes.
Pourriez-vous regarder mes coudes ? S'il vous plaît. (Elle tourne le dos pour montrer ses coudes,) Disons que \‘OU~ voyez ces coudes-là, tout seuls. Deux coudes dans la lumière et tout !e reste est dans l'ombre Disons qu'ils sont dans une vitrine. posé'i çur du velours noir. Vom les regardez. Qu'est-ce (lue vous en pen~cz Pas tellement de leui' forme, mais de la peau (lui les recouvre. Trouvez-vous qu'il y en a trop, ou juste assez ? (Elle se retourue. \ous n avez pas d'opinion Ce n'est pas grave. Je comprends. Peut-être que vous ne voyez pas bien, ou peut-être que ça ne vous intéresse p~is, les coudes,,, Je comprends.

Bon, alors.,. Qu'est-ce que je disais ? Ah oui... J'avais loué une chambre dans les Marolles. Je venais d'arriver en ville et je ne connaissais per?sonne, j'avais quitté mon travail, mon pays. mes amis, pour recom?mencer ma vie, comme on dit. j'avais imaginé des journées remplies dc nouveaux visages, des rencontres, des émotions inédites. J'avais imaginé que je serais une autre, mais j'étais la même, exactement la même, timide et solitaire dans ma petite chambre des Marolles. Au bout d'un certain temps, j'ai entendu marcher au-dessus de ma tête. Quelques jours après, je suis descendue payer mon loyer, en bas, chez le coiffeur. Il était là. Il payait aussi. J'ai compris que c'était lui qui marchait au-dessus de moi. lin homme somhre avec des yeux profonds. Après ce jour-là, je me suis mise à suivre ses pas, au-dessus de ma tête. Je le suivais du lit à la table, de la table à la fenêtre, de la fenêtre au lavaho. Pendant des semaines, j'ai inventé sa vie à partir des petits bruits. Je le voyais assis à sa tahle, l'air préoccupé, ou bien étendu sur son lit, nonchalant, ou bien debout à la fenêtre à surveiller les passants. Quand l'eau coulait, j'imaginais qu'il se rasait. Un homme qui se rase, ça m'a toujours impressionnée, je ne sais pas pourquoi. Le savon sur les joues. Le geste, comme ça. C'est si beau, si intime. Comme si j'étais la mousse, comme si j'étais la lame qui glisse sur la joue...


Elle s ‘arrête, touche sa joue.
Excusez-moi, je voulais seulement vérifier quelque chose. C'est rien. Je continue.
Je l'aimais tellement Sigfried, avec son auto qui prenait l'eau. Mais quelquefois il me frappait sur la joue. On se battait, Il entrait dans une grande colère. Il me disait Va-t'en Il lançait mes vêtements par la fenêtre. Mes blouses, mes bas, mes dessous qui volaient au-dessus de la place Saint-Jean. Il criait, je criais, puis il embrassait mes larmes. Est-ce que vous comprenez ? Je veux dire, entendez-vous le batte?ment de mon sang dans ma tête quand il crie ‘? Est-ce que vous nous voyez bien ? Sigfried, les bras au ciel, les yeux exorbités, moi, trem?blante, devant la fenêtre à regarder tomber mes dessous sur la place Saint-Jean. Est-ce que je suis assez précise ‘? Je m'excuse d'insister, mais c'est important. En tout cas c'est ce qu'a dit le jeune homme.,. que c'était important... ~“Elle s'arrête.) Est-ce que je peux vous derriander quelque chose ‘? Si vous étiez une femme dans un café.,, Une femme préoccupée, dévastee, même, à cause d'une chose absurde qui lui arrive. Disons que vous êtes une femme dans un café, et vous pleurez discrètement. (Elle pleure, pais elle s'arrête.) Tout à coup, vous levez les yeux, et il y a on jeune homme devant vous. (tin /eune homme est entré et s'est planté devant elle.) Vous ne l'avez pas vu s'approcher. Il est là, il s'assoit devant vous, sans vous demander la permission. (I.e jeune homme s ‘assoit. Elle pleure. tin temps.) Au lieu de vous consoler, il vous regarde pleurer. (Elle pleure. Il la regarde.) Si vous étiez cette femme-là, qu'est-ce que vous auriez fait P Vous seriez partie tout de suite, c'est ça P Moi je... je suis restée. Vous comprenez P J'ai continué à pleurer, sans même me cacher. Puis j'ai détaché un bouton vIe ma blouse et j'ai dit (elle se tourne vers le jeune homme) :


S'il vous plaît, pourriez-vous regarder mon cou ? Qu'est-ce que vous en pensez, de mon cou?
Elle revient vers le public. Le jeune homme disparaît.
Qu'est-ce que je disais, déjà ? Ah oui Ce soir-là, il y avait eu une fêtc de notre groupe à Schaerheek. Mais je ne me sentais pas bien, alors je suis parti. Je suis allé me réfugier dans un café au bout de la rue des Bouchers. j'étais un jeune homme d'à peine vingt ans, un jeune homme timide et réservé. Je me tenais comme ça, les épaules un peu Voûtées. Vous voyez ? C'était il y a très longtemps ; bien avant que lc~ touristes envahissent la rue des Bouchers, C'était l'année de la grande grève, quand on pensait que ça allait basculer, que tout allait changer J'appartenais a un groupe militant. Le jour je faisais des petits boulots, n'importe quoi, j'ai même vendu des frites sur la Grand-Place, et le soir on se réunissait pour discuter. C'était exaltant. C'est par le groupe que je l'ai rencontrée. Elle s'appelait Anna. Tout de suite, j'ai été séduit. Une femme intelligente, sensible, et qui avait un mystère. On disait qu'elle avait fui son pays, qu'clle se cachait plus ou moins... Dans les réunions, les fêtes, on se voyait, on se parlait, mais comment dire.., Pour moi, elle était complètement inaccessible. D'abord elle était mariée, elle avait deux enfants... Je savais que son ménage n'allait pas bien, elle avait même loué une chambre, mais tout de même, elle était mariée... Et puis, elle était si magnifique, et moi j'étais si...si réservé. Il faut dire que dans ce temps-là je... eh bien je... je n'avais jamais vraiment été avec une femme, J'en avais approché, une ou deux fois, mais bon, ça n'avait pas fonctionné, Quand je la voyais, j'étais si heureux, ça me faisait presque mal, ici. Elle montre son ventre, Elles s’arrête. Elle se détourne pour regarder son ventre, Elle soulève un peu sa blouse, tâte la peau de son ventre, Mal à l'aise, elle revient vers le public.

Ce soir-là, il y avait une fête avec tout le groupe, et je suis parti. Sans rien dire à personne, je me suis sauvé. Est-cc que vous me voyez bien
Dans un café de vieux, au bout de la rue des Bouchers, tout seul, le nez dans ma bière, pendant des heures. Tout à coup, je lève les yeux et elle est là, dans la vitrine, comme une apparition. Elle me regarde. Elle entre, elle s'assoit devant moi. Elle me dit Où étais-tu ? Je t'ai cherché toute la soirée, dans tous les cafés de la rue des Bouchers Elle m'a cherché, moi, comprenez-vous ? Elle a quitté les autres et elle m'a cherché. Puis elle me dit les choses,., qu'on rêve d'entendre qu'elle m'aime depuis longtemps, qu'elle veut être à moi. Elle me dit ça, dans un café, elle me le dit à moi Sentez-vous la chaleur sur mon ventre quand elle parle ? Est-ce que je donne assez de détails? C'est important les détails, c'est ce qu'il a dit. Je veux parler du jeune homme. (Elle s'arrêteJJe voudrais VOUS demander.. Disons que vous êtes dans un café et qu'un jeune homme S'assoit devant VOUS pendant que vous pleurez. Disons que vous restez là, à lui montrer Votre COU. Et disons qu'ïl commence à vous parler.

LE JEUNE HOMME. Ça s'est passé il y a longtemps. J'avais seize ans. Elle un peu plus. Elle sappelait Sarah. Une fille splendide. Des cheveux noirs, fabuleux, comme une crinière qui vole au vent. Vous voyez?

ELISA (pleurant). Oui , mais...

LE JEUNE HOMME. Des yeux perçants, une peau ambrée, lisse, parfaite, et des hanches... comment dire ? Des hanches de femme, vous voyez? Non mais est-ce que vous les voyez, ses hanches?

ELISA (pleurant). Oui, oui, des hanches de femme.

LE JEUNE HOMME. Une princesse du désert dans mon école d'Ixelles. Je la suivais dans les couloirs. La nuit je m'imaginais, la tête sur ses hanches, mes mains sous sa jupe... Me suivez-vous?

ELISA se tourne vers le public.

ELISA. Si un jeune homme s'était mis à vous raconter ça, pendant que vous pleuriez dans un café du centre, je suppose que vous auriez dit Taisez-vous ! J'en ai rien à faire de votre princesse du désert. Puis vous auriez appelé le patron pour qu'il le jette dehors. C'est ça ? Vous auriez eu raison, c'est sêr, mais moi je... je ne sais pas pourquoi... Moi, je l'ai écouté.

LE JEUNE HOMME. Une princesse du désert, absolument inaccessible. Et moi, un jour, du haut de mes seize ans, j'ai osé l'aborder. Je l'ai invitée dans le centre. Elle était d'Ixelles, vous comprenez. Elle ne connaissait pas du tout le centre. Je l'ai emmenée à la Grand-Place, puis dans les petites rues tout autour. Est-ce que vous nous voyez bien, au milieu des gens, des touristes avec leurs frites, moi tout fier, elle magnifique, avec ses hanches et sa crinière ? Répondez.

ELISA. Oui. Oui je vous vois, au milieu des gens. Je vous vois.

LE JEUNE HOMME. Ce n'est plus moi qui la poursuis, c'est elle qui me suit. Vous comprenez ? Je la sens, à mes côtés, curieuse et fragile. Dans la rue des Eperonniers, je lui montre des dessins d'Escher dans la vitrine d'une librairie. Est-ce que vous nous voyez bien ? Une princesse du désert et un garçon de seize ans qui lui parle d'Escher. Répondez-moi.

ELISA. Oui. je pense que oui. Je vous vois bien.

LE JEUNE HOMME. Elle ne connaissait pas Escher, vous comprenez d’un seul coup, c'est moi le prince et elle une petite fille éblouie. Sentez-vous le frisson qui passe sur ma peau à ce moment-là ? Le sentez-vous ?

ELISA Euh oui, je pense que je le sens.., mais je. S'il vous plaît. pourriez-vous regarder mes genoux'?
Elle se retourne vers le public. Le jeune homme disparaît. Elle enlève ses bas, montre ses genoux au public.

ELISA. Pourriez-vous regarder mes genoux Est-ce qu'ils ont changé'? je veux dire... Depuis tout à l'heure. Regardez surtout la peau. Trouvez-vous qu'il y en a plus ‘? Vous ne savez pas ? Ça ne fait rien. (Elle tâte ses genoux.) C'est vrai que ça se remarque pas tant que ça. les genoux.
Excusez-moi. Bon. Où est-ce que j'en étais Ah oui. Marguerite. Elle s'appelait Marguerite. On travaillait au même journal, Au début, je la trouvais insupportable et prétentieuse. Mais, petit à petit, je me suis rendu compte que je pensais à elle tout le temps. Marguerite. Une fille un peu ronde, pas vraiment jolie, mais avec une force et une intelligence exceptionnelles. je n'osais pas l'aborder. Elle m'intimidait. Il y avait toutes sortes de rumeurs à son sujet . qu'elle frayait avec les terroristes, qu'elle prenait des drogues. qu'elle avait fait de la prison. Cela m'attirait et me terrifiait en même temps. Un soir, je l'ai suivie jusque chez elle. Elle est montée, je suis restée en bas, à regarder sa fenêtre. Dans ma tête, j'ai répété Aime-moi, Marguerite, aime-moi. Comme une litanie. Des centaines, des milliers de fois. Et puis j'ai recommencé, d'autres soirs, la même prière sous sa fenêtre. Pense à moi, Marguerite. Regarde-moi, découvre-moi, Marguerite. Je restais des heures, quelquefois dans le vent glacé. Est-ce que VOUS le sentez, le tremblement sur mes lèvres pendant que je l’implore tout bas ? Je me suis tellement concentrée, pendant tellement de soirées, qu'elle a fini par venir à moi, et pendant presque deux années, elle m'a aimée, Marguerite... On se donnait rendez-vous au parc Josaphat, ou dans un café de la rue Louis-Bertrand. On sortait, on allait dans des bars miteux, on couchait dans les hôtels chic, puis dans des endroits sordides. On buvait, on fumait n'importe quoi, on prenait toutes sortes de substances. Elle faisait des choses défendues, Marguerite. Des choses dangereuses. C'était quelqu'un qui n'avait pas peur, vous comprenez ? Il y a si peu de gens qui n'ont pas peur. Quelqu'un qui me secouait, me poussait, me transportait. Est-ce que vous nous voyez bien, elle et moi, deux femmes brûlantes, la nuit, sous les saules du parc josaphat?

Elle s ‘arrête, revient à ses genoux, les tâte, les frotte. Regardez mes genoux, je vous en prie... Et mes joues et mon cou.

Où est-ce que j'en étais ? Ah oui, Le parc de l'abbaye dc la Cambre, l'après-midi. Il s'appelait Edmond, J'étais mariée depuis dix ans à cette époque-là. Dix ans, vous savez, c'est le moment où on se lasse de son mari, Pendant que les enfants étaient à l'école, je devenais une autre femme. Essayez d'imaginer. L'après-midi, je mets une robe légère, des boucles d'oreilles, je chantonne avec la radio, Avant de refermer la porte de la maison, je fais deux ou trois pas de danse, comme ça, pour rien, pour faire tourner ma jupe. En marchant vers l'abbaye, tout à coup j'ai honte, puis je me dis C'est pour ne pas mourir, Pour ma survie. Il y en a qui ont besoin de transfusion, de transplantation, pour rester en vie, moi j'ai besoin d'un homme dans le parc de l'abbaye de la Cambre. Il m'attend devant la chapelle de Saint-Benoît. Quelquefois, on marche longtemps autour du bassin, et on parle. C'est bon de parler en marchant. Il dit que je lui fais du bien. D'autres fois, on se retrouve à l'écart, dans un endroit retiré du parc. Alors, pendant toute une heure, je ne suis plus une femme qui s'ennuie avec son mari. Je suis un corps qui frémit sous une robe d'été. Je suis la jupe qui colle à la peau. je suis la peau sous la jupe, je suis la bretelle qui glisse sur l'épaule. je suis l'épaule soyeuse sous le coton, je suis les cheveux fous sur la nuque. je suis la nuque sous les doigts d'un homme. Est-ce que vous me voyez bien ? Je veux dire, est-ce que je raconte bien ? Avec assez de détails ? Entendez-vous le bruit des feuilles dans le vent doux, lcs petits rires du début, puis la voix qui devient grave ? Est-ce que ça vous fait quelque chose que je vous raconte tout ça. Si je vous le demande, c'est parce que c'est important. C'est le jeune homme qui l'a dit.
Elle s ‘arrête, Elle réfléchit un peu.
Si vous étiez une femme qui pleure dans un café, une femme qui montre ses genoux à un jeune homme qui ne les regarde pas. Un jeune homme qui continue de parler. comme si vous ne pleuriez pas.

Le jeune homme apparaît.

LE JEUNE HOMME. Elle s'appelait Louise. On travaillait ensemble ; on était souvent tout seuls tous les deux, dans un petit bureau. Un jour, mon père est mort. J'ai dû partir à l'étranger, pour les funérailles. C'est là-bas, au milieu des pleurs et de la tristesse que ‘ai su que je l'aimais. Elle me manquait. Sa présence, son odeur, ses cheveux, son corps à proximité du mien. C'était si bon de sentir Le manque-là. A mon retour, un soir, on a travaillé très tard, et avant de partir. dans le portique, je l'ai embrassée. C'est comme ça que ça a commencé. Est-ce que vous le voyez, ce baiser-là, qui s'étire dans un portique humide?

ELISA. Ecoutez, je voudrais vous parler de quelque chose...

LE JEUNE HOMME. Répondez-moi. Est-ce que vous le sentez sur votre bouche le plaisir de ce baiser-là?

ELISA (touchant ses lèvres). Oui, oui, je le sens, mais...

LE JEUNE HOMME. Je l'aimais comme un fou, vous comprenez ? Mais elle avait quelqu'un d'autre. On a été ensemble, puis elle m'a quitté, puis on s'est retrouvés, puis elle est encore partie. Une fois, je lui ai écrit une lettre de soixante-quatre pages Est-ce que vous les visualisez, les soixante-quatre feuilles remplies de ma petite écriture serrée, et puis ma peau qui suinte pendant que j'écris, est-ce que vous la voyez?

ELISA. Oui, mais justement, à propos de la peau. Je voudrais vous demander quelque chose... (Elisa se tourne vers le public.) Si vous étiez cette femme-là, avec un jeune homme qui vous parle de ses soixante-quatre pages d'amour bien serrées, pendant que vous essayez de lui montrer votre peau, je suppose que vous auriez crié Ecoutez-moi Je m'en fous de votre baiser dans un portique et de votre lettre désespérée Ecoutez-moi ! C'est ce qu'il fallait faire, probablement. Mais moi, je ne sais pas pourquoi, j'ai continué à l'écouter.

LE JEUNE HOMME. Un jour, un de mes amis s'est marié. C'était pas très longtemps après les soixante-quatre pages. On ne se voyait plus depuis un bon moment. Elle me manquait tellement, Louise. Mais ce n'était plus comme aux funérailles de mon père, un vide agréable, qu'on a envie de cultiver parce qu'il peut encore se combler, C'était un trou, dans ma poitrine, juste ici. On aurait pu voir la ville à travers moi. Est-ce que vous l'imaginez, ma poitrine percée. et les arbres, les édifices, la vie, de l'autre côté?

ELISA. Oui, je la vois bien.., votre poitrine...

LE JEUNE HOMME. Au mariage de mon ami, on fait la photo traditionnelle sur le balcon de l'hôtel de ville. Vous savez, tout le monde autour des nouveaux époux qui sourient aux anges. Devant nous, en bas, sur la Grand-Place, il y avait un autre mariage. Des gens à moto. Le photographe a pris du recul, il a fait clic, puis on est allés fêter. Plusieurs jours après, mon ami m'a montré les clichés. C'est alors que je l'ai vue. Elle était là, je vous jure qu'elle était là, sur la photo, au milieu du mariage à moto. Le photographe avait pris les deux groupes, vous comprenez ? Est-cc que vous les voyez mes mains qui tremblent quand je la vois, à trois centimètres de moi? Est-ce que vous avez comme moi la tête qui tourne.., est-ce que... Excusez-moi.
Il s‘arrête, il regarde ses mains, les tâte. Elisa se tourne vers le public.

ELISA. Si le jeune homme qui vous raconte fébrilement comment il a frôlé sa bien-aimée dans l'mil d’un photographe, si ce jeune homme, ému, s'était arrêté tout à coup de parler, je Suppose que vous en auriez profité pour vous éclipser et le laisser là, avec ses soixante-quatre pages de passion fiévreuse et de larmes salées. Moi, je suis rcstée, et j'ai parlé. J'avais tellement besoin de parler. (Elisa se tourne vers le Jeune homme.) C'est triste, votre histoire, mais moi je... Il m'arrive quelque chose de beaucoup plus terrible. Ecoutez-moi, je vous en prie. (Un temps Ça a commencé un matin, il n'y a pas très longtemps. J'avais mis mon chandail rouge, celui qui est ajusté et un peu échancré à l'encolure, puis je me suis regardée dans le miroir. Pour vérifier. C'est un chandail que je mets quand j'ai un corps, vous voyez ? Quand j'ai seulement une tête, je mets des blouses noires, ou grises, je mettrais un drap si je le pouvais, n'importe quoi. Vous comprenez?

LE JEUNE HOMME .Oui, oui, je comprends.

ELISA. Alors, je me suis regardée, pour savoir si j'avais bien un corps, et c'est là que j'ai vu... Pendant la nuit, il s'était passé quelque chose avec ma peau. Comment dire... J'en avais plus. Sur le cou, autour de la bouche, autour des yeux, ma peau avait poussé pendant la nuit, vous comprenez ? Au début j'ai pense : C'est rien, un petit virus peut-être, ça va se replacer. Mais, le lendemain, il y en avait un peu plus. Et depuis. chaque jour un peu plus. Regardez mon cou. Je vous jure qu'il n'était pas comme ça il y a un mois. Regardez. On peut prendre la peau entre ses doigts. (Elle met la main du Jeune homme sur son cou.) Et puis mes coudes. touchez-les. Vous voyez bien qu'il y a trop de peau sur mes coudes.
Elle met les mains du Jeune homme sur ses coudes

LE JEUNE HOMME. Oui, vous avez raison, il y en a trop.

ELISA. J'ai peur, vous comprenez?

LE JEUNE HOMME. Oui, je comprends exactement ce que ‘tous ressentez.

ELISA. Non, je suis sûre que vous ne comprenez pas vraiment. J'ai peur qu'elle n'ante plus jamais de pousser. Qu'il y en ait tellement qu'elle se mette à pendre de mon cou, de mes bras, de mon ventre jusqu'à terre. J'ai peur de ne plus pouvoir me lever un matin parce qu'elle pèse trop lourd, avec tous ses
plis, de devoir rester couchée, ecntsée par son poids. J'ai peur qu'on ne me voie plus moi, mais seulement ma peau qui se répand.

LE JEUNE HOMME. Oui je sais tout ça.

ELISA. Mais non, vous ne savez rien du tout. J'ai lu toutes sortes de revues pour savoir si on pouvait faire quelque chose. J'ai trouvé un article qui disait qu'on pouvait percer des trous sur le ‘entre, les bras, les jambes, les joues. et rentrer la peau a l'intérieur, par les petites incisions. Comme les bouts de laine qui dépassent d'un tricot, vous voyez ? On Les fait passer à l'envers entre deux mailles et on ne les voit plus. Mais mol, je n'en veux pas de toute cette peau a l'intérieur de moi. J'ai peur qu'elle prenne trop de place, qu'elle pourrisse en dedans, qu'elle fasse une petite montagne entre mon c¦ur et moi, qu'elle l'enveloppe si bien que je ne l'entende plus. J’ai peur de ne plus savoir si j'ai le c¦ur qui bat quand je sens les mains d un homme sur moi. Est-ce que vous comprenez ? Je ne veux pas que ma peau s'empile à l'intérieur de mol. Mais qu'est-ce que je peux faire. Je n'en peux plus de la regarder pousser.

(Elle se tourne vers le public). Si vous aviez osé dire une chose pareille à un jeune homme qui ne vous connaît pas, je suppose que vous auriez eu honte et que vous seriez parti tout de suite en oubliant votre manteau, votre sac. Et votre dignité sur la chaise du café. Moi, je ne suis pas partie. J'avais honte pourtant, je vous le jure, mais je n'arrivais pas à bouger mes pieds. Je suis restée là je ne sais plus trop pourquoi ; qu'il me console peut-être ou bien qu'il se moque de moi. Mais jamais je n'aurais cru qu’il allait me dire ce qu'il m'a dit. Il a d'abord pris nies mains dans les siennes.
Le Jeune homme prend ses mains.

LE JEUNE HOMME. Moi je sais.

ELISA. Quoi ? Qu'est-ce que VOUS savez

LE JEUNE HOMME. je sais ce qu'il faut faire pour votre peau.

ELISA. C'est vrai ? Dites-le-moi, je vous en prie. Dites-moi ce que vous savez,

LE JEUNE HOMME. Bon. Mais il faut m'écouter jusqu'au bout, sans protester.

ELISA. Oui, oui, je vais vous écouter.

LE JEUNE HOMME. Sans dire une seule fois que c'est insensé,

ELISA. Oui, sans dire que c'est insensé, je vous le promets. (Elisa se tourne vers le public.) Alors, il s’est approché tout près de moi, vraiment tout près. il a poussé mes cheveux puis il n approché sa bouche de mon oreille. (Le jeune homme approche sa bouche de son oreille.) Et il s'est mis à parler. (le jeune homme parle à son oreille Il a dit que... il me dit qu'il fallait que je raconte des histoires d'amour. (Elisa, incrédule, regarde le jeune homme. Il replace sa tête et continue de lui parler à l'oreille.) Il a dit : des choses qui sont arrivées pour de vrai, qui donnent des frissons quand on les raconte, (Elle se tourne de nouveau vers le jeune homme, comme pour protester ou poser une question. Il lui met la main sur la bouche, tourne sa tête et continue de lui parler ) Il a dit : les souvenirs amoureux, quand ils montent de l'intérieur, quand ils passent dans la gorge et dans la bouche, ils dégagent une espèce de substance qui se répand dans la peau et l'empêche de pousser. Là. j'ai voulu crier : C'est insensé. Mais je me suis arrêtée. J'avais promis. (Le jeune homme lui parle à l'oreille.) Il a dit Il faut raconter avec beaucoup de précision, décrire les lieux, l'ambiance, il faut faire surgir des images il faut que ceux qui écoutent aient des frissons. Puis il faut insister sur les petites choses du corps, la sueur, le frémissement, le sang qui bat, Ce sont ces détails-là qui activent la substance. Je sentais son souffle dans mon oreille. je ne peux pas vous dire ce que ça me faisait. Puis il a approché sa bouche encore plus près. (Le jeune homme approche sa bouche.)Je.(Elle est troublée.) Il parlait tellement bas.,, Je n'entendais pas tout. Seulement des petits lxuts. Il a parlé de lui, il me semble, de sa peau à lui. Il a dit... je pourrais presque jurer qu'il n dit qu'il avait eu peur lui aussi. Il a dit que ça lui était arrivé, qu'elle avait déjà poussé, sa peau, et il a ajoute... je pourrais presque jurer qu'il a ajouté C'est pour ç'a que je raconte chaque jour des histoires d'amour dans les cafés... Puis il n pris ma main et il l'a posée sur lui. (Le jeune homme prend la main d’Elisa et la met sur son cou, sa poitrine, son visage.) Comme pour me montrer qu'elle allait bien, sa peau Qu’ il y en avait tout juste assez. C'était si bon d'avoir ma main sur lui. Ca me calmait. J'aurais voulu la laisser là tout le temps, marcher, bouger. ( avec ma main sur la peau de son cou, de ses joues). Mais ça n’a pa duré
Le jeune homme replace la main et retourne s‘asseoir en face d’elle.

LE JEUNE HOMME. Voilà. C'est ça qu'il faut faire. C'est pas compliqué. Vous pouvez le faire n'importe où. avec n'importe qui.
Le jeune homme .se lève et s‘apprête ci ”antlr

ELISA. Attendez Je... Je ne pourrai lamak... Je n'ai pas assez de souvenirs pour ça.

LE JEUNE HOMME. Tout le monde a des sou_i enirs.

ELISA. Oui, mais moi, je... C'est vrai, il m'est arrivé des histoires, mais je ne sais même pas si c'était vraiment de l'amour, vous comprenez Et puis, les détails, je les ai oubliés.

LE JEUNE HOMME. Alors prenez ceux de'~ autres. ÉLISA. Comrrient ça, ceux des autres

LE JEUNE HOMME. Les autres, vos amis, ries gens rlan~ la rue, n'importe cliii. Ecoutez-les et puis prenez leurs mots, leur emoi. leur cvur battant. Faites comme s'ils étaient à VOUS
Le jeune homme s ‘éloigne.

ELISA. Vous pensez ‘? Vous croyez vrain_ient que ~a peut marcher Attendez
(Le jeune homme disparaît. Elisa se tourne luis lepiiI/ic
Il est parti comme ça. J'avais encore mille question'. a poser à propos du temps, de la fréquence, de la façon. Est ce qu'il faut raconter long?temps ? Avec des pauses ou sans arrêt ? Est-ce que t'est mieux le matin ? Le soir ? La nuit ? Est-ce qu'il faut regarder les gens clans les yeux ? Et si on a oublié des détails, est-ce qu'on peut les fabriquer Est-ce que ça fonctionne quand même, si on invente un DCLi
Si vous étiez une femme clans un café, une femme qui ~i peur pour sa peau, et si un jeune homme _i~ous avait dit ce qu'il m'a dit, est-ce que vous l'auriez cru ‘? (Oi temps.) Non ? Moi, je suis sûre que oui. Si vous aviez peur comme moi et si vous aviez senti sa peau parfaite sous vos doigts, je vous jure que vous l'auriez cru. Puis vous auriez commencé à emprunter des scuvenirs... avec des petits détails qui donnent des frissons. Et vous auriez essayé de raconter... Au moins essayé.
Elle renarde la peau de ses genoux, de ses coudes, de ses mains.
A certains moments, je la sens, je vous jure que je la sens, la substance qui court dans ma peau. Ça fait une espèce de picotement. Ou un courant électrique. Mais d'autres fois. J'ai l'impression que ça ne fonctionne pas du tout. Peut-être que je ne raconte pas assez bien, Peut-être que je ne mets pas assez de détails qui font vrai, pas assez d'images. Il a dit : Il faut que ceux qui écoutent aient des frissons. Alors, écoutez-moi bien, et puis dites-moi si vous sentez quelque chose. D'accord
J'étais un jeune homme timide, dans un café au bout de la rue des Bouchers. Anna est venue, elle est entrée, elle a dit qu'elle m'aimait, puis on est partis. On a passé la nuit, elle et moi, tout seuls, dans sa
petite chambre. J'étais si heureux que je riais sans''~~rrêt. (Elle rit.) C'était la première fois, vous comprenez ? Elle m'a touché ici (elle montre ses avant—bras), puis ici (elle montre son cou), et puis ici (elle montre son ventre~). j'ai cru disparaître dans sa paume. Je n'étais plus un corps frêle, des épaules voûtés, des gestes maladroits, mais un carré de peau entre la taille et le sexe, un carré qui fond sous la main d'une femme. Le lendemain, je suis allé travailler. Enfin, le reste de mon corps est allé travailler. Mais mon ventre est resté avec elle, toute la journée. Personne ne s'en est aperçu. je l'ai bien caché, le creux que j'avais, sous ma chemise rayée. A cinq heures, quand je suis sorti, elle était là clui m'attendait, avec mon ventre dans sa main. Comment vous expliquer ce que j'ai ressenti î Je pourrais dire plaisir, bonheur, ravissement, mais ce n'est pas assez. Je pourrais dire envie de crier, ou de m'évanouir. Mais ce nest pas ça non plus. Alcrs quoi ? Je ne sais pas. Comment dire la joie de retrouver son ventre quand on a été ti'oué toute la jcurnée
Elle s ‘arrête. Vérifie la peau (le SOU I ‘ïsae. de ses mains.
Alors ? Est-ce qu'il y avait assez de détails ‘? Il me semble que j'ai senti, clans mes joues... mais je ne suis pas sûre. Attendez. J'essaie encore.
Sigfried. Il jetait mes vêtements sur la place Saint-Jean. On se battait. Il embrassait mes larmes. Il était trop. Sigfried, vous comprenez ? Trop intense, trop libre, trop pressé. Il dessinait trop de petits poissons sur les murs de notre appartement : il buvait trop de bière, il avait trop de projets, trop d'idées, trop d'amis qui faisaient du bruit Mais c'est ce que j'aimais en lui, voyez-vous ? Le trop. Il ~ a tellement de gens qui n'ont pas assez, vous comprenez F Il faut les fouiller pendant des jours pour trouver une petite audace rabougrie. cachée sous des montagnes de doute et de terreur. Lui, les idées loi coulaient des doigts. sortaient de sa bouebe comme les colombes don ebapeau. Un jour. dluand je suis rentrée pour souper, il était tout excité. Il ma dit Ferme les yeux, j'ai une surprise pour toi, Il m'a guidée jusqu'à notre chambre au grenier. Tout en montant l'escalier en eoliumcon, je me disais Qu'est-ce t'as encore fait, Sigfned Arrivé en haut, il ma étendue sur notre lit, puis il a dit : OK. Tu peux regarder maintenant. Ah rs j'ai i uvert et j'ai vu,,, le ciel au-dessus de moi. Il avait fait un trou dans le toit, comprenez-vous Il avait décapoté l'appartement, comme sa petite auto, Il m'a dit C'est le ciel, je te le donne. j'étais submergée. Ma tète pensait Mais la pluie, mais le froid, mais le vent, ,Sigfried. c'est insensé, il faudra vider la chambre comme un petit bateau qui prend l'eau ..\Iais ma peau aimait le vent d'été qui entrait par grandes boufféev mes veux n'en revenaient pas de la beauté du ciel qui t) ‘mbait sur nioi, mes mains voulaient le toueber, mon ventre ~‘e~t ~ à pleurer Il était fou, Sigfried. Vraiment fou, Je le savais, mais s onlnlenr ne pas aimer quel?qu'un nui perce un trou dans le toit p or s': ‘.0 :ffrtr le ciel de Bruxelles F (Elle s ‘arrête, t ‘ari/Je sapeaiîi Ah as l.e~ tnssonv vous les avez sentis P Non F Pas encore Vous êtes sfir~ Quand j'ai parlé du ciel qui tombait sur moi.. . Il me semble que j'at senti la substance clans mes joues... Mais e était peut-être autre chose Attendez. Laissez-moi essayer encore.
Il faisait chaud. jan m'a entraînée sans dire un non le trébuchais sur les cailloux avec mes souliers de femme. Arrivé cil bas il s'est couché sur moi. A trois heures de l'après- i'nidi, clans un tien dc la placc Saint-Géiy, il a soulevé ma robe de coton. Il est entré clans ulc's reins et clans mon bassin, D'un seul coup, j'étais complète. renlplic'. refaite, Dans mon ventre, dans ma poitrine, clans mon cerveau, il n' yavait plus de chantiers laissés en plan, plus d'édifices démolis, plus de grues abandonnées, plus de trous de cinquante mètres entre le coeur et l'estomac ou l'on bâtit des choses qui ne sont jamais finies, J'étais reeonstn.ute. vous comprenez Couchée clans la terre, au fond de la place Saint-Gérv. j'étais une ville grouillante, dense et compacte, avec des maisons alignées. des tours, des gratte-ciel hien serrés, des affiches lumineuses qui sourient. J'étais Man?hattan dans un trou de Bnixelles, comprenez-vous f Elle s ‘ant5te.) Cette fois le suis certaine que vousavez senti quelque chose, Au moins une petite vague. Une chaleur au visage. Vite, il faut que je continue. Alors euh,., Ginette qui etail boulotte aux étangs d'lxelles.,, j'ai déjà parlé de Ginette ? Bon. Attendez. Euh... Marguerite qui m'attend dans un café de la rue Louis-Bei'ti'and... Je lai déjà (lit Les mains d'Edmond sur ma nuque... Dans les Marolles. il marchait au-dessus (le ma tete. J'imaginais la mousse sur son visage. Je l'ai (lit aussi î Bon. Attendez.
Elle s ‘arrête. Elle cherche dans sa tête une autre histoire ~ raconter. Elle repasse à voix basse les prénoms de ses souvenirs
Sigfried, Jan. Anna, Edmond, Marguerite...
je ne sais pas ce qui m'arrive, On dirait qu'il ne me reste plus d'histoires, j'en avais ramassé beaucoup pourtant. J'ai dû parler énormément. Mais il hiut absolument que je continue, C'est important. Vous le savez que c'est important. ((‘n temps. )je ne sais pas comment Vous demander ça. Pourriez-vous... \ous naui'iez pas, comme ça tout de suite, un souvenir à me prêter î t ‘ne chose tendre ou exaltante qui vous est arrivée. S'il vous plaît. (Elle uttend. Ça peut être une toute petite histoire. Une main qui u frôlé votre cuisse au restaurant, un regard qui vous a hanté. Même (in homme que vous n'aimez pas vraiment, il a plein de manies qui vous énervent, il est triste et impatient. mais il vous a fait connaître la jouissance. \‘btre premier cri (le plaisir à quarante ans, Comme un geyser. Vous voyez Tout est bon, pourvu qu'il y ait matière à frissons, (Elle attend. Elle regarde sa peau.) Vous hésitez. Je comprends. Vous avez besoin d'y penser. revoir votre vie, VOS amours, Et puis, VOI.i5 êtes occupés. Quelqu'un Vous attend, peut-être, Je comprends. (Elle attend.) Ecoutez, je vous propose quelque chose, Vous connaissez la place du Jeu de Balle ? 11 y u un banc, devant l'église (le l'Immaculée-Conception. \bus le voyez î A droite (le l'entrée, juste sous le tableau des victimes de la guerre. Je suis là t(us les jours à cinq heures, prête à écouter. Vous venez, vous vous asseyez près de moi et vous parlez. Ça peut durer cinq minutes ou toute la soirée, c'est comme vous voulez. Quand vous avez fini, vous p~u'tez. et moi je garde tout, vos batte?ments de c¦ui', vos mains moites, vos petits rires, vos yeux qui se mouillent quand vous me (lites que vous l'aimez encore. (Elle attend.) Dites—le à tous ceux que vous connaissez. Dites-leur qu'ils peuvent venir. Je porterai un foulard blanc, noué en jabot sur ma poitrine. Dites—leur que je suis gentille, que je souris facilement, que je prendrai ce qu'ils veulent bien me donner, sans insister. Je m'appelle Elisa, C'est facile à retenir. De toute façon, ils ne peuvent pas se tromper. Je suis la seule femme qui écoute les histoires (l'amour tous les soirs à cinq heures sur la place du
jeu de Balle. Mais s'il vous plaît, dites-leur quil~ se dépêchent. C'est urgent, VOUS comprenez Dites-leur que cest pour ma peau.
Elle s'apprête à partir puis elle revient.
Si jamais la femme sur le banc, avec son jabot blanc, avait la peau qui tombait de partout, si jamais elle avait des milliers de petits plis et tant de peau dans la bouche qu'il n'y a plus de peau pour les dents, il faut dire à vos amis de s'approcher quand même Cc sera moi .s( Ris la peau plissée. Je serai restée trop longtemps sans raconter, c'est tout. Mais ce sera moi, la même femme tendre diUl a peur de disparaître. Alors s'il vous plaît. dites-leur de me parler quand même. On ne sait jamais. Peut-être qu avec un souvenir vraiment tendre ou alors exaltant, on peut effacer toute la peau de tr( )p et repartir de zéro. Est-ce que vous promettez

 
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